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À travers les siècles

Auteur : Fabien Garino

Les flots giflaient les rocs en contrebas du torrent. La Dure se tordait dans son lit, impétueuse. Chaque jour au crépuscule, Auguste venait ici ragaillardir sa mélancolie, posté sur ce promontoire. Il passait ainsi le temps, écartelé entre la paresse et l’ennui. D’aucun dans le village ne vivait aussi passivement que lui, sans labeur ni souffrance, sans bête à soigner ni terre à bêcher. Auguste errait donc, vivotant grâce aux ressources familiales d’une longue lignée d’aristocrates. Le grand gars, la quarantaine passée, ne croulait certes pas sous des montagnes d’or mais il disposait d’assez d’argent pour se dispenser de travail toute sa vie durant. L’écriture était son seul loisir, malgré un style dénué de génie et de charme. Au besoin, ses mains lisses et précautionneuses ne rechignaient pas à apporter de l’aide à ses voisins, ces pauvres bougres moins bien lotis que lui, tisserands pour certains et vignerons pour la plupart. Auguste passait ainsi le temps, dans la commune de Montolieu, dans la toute fin de ce dix-neuvième siècle.
L’eau fracassait la rive, comme désireuse de quitter son cours. Auguste, bien au contraire, s’en tenait à son lit, son rang, ses passe-temps. Au village, tous le considéraient, en dépit de sa condition. C’était un noble, certes, mais discret, modeste, à leur niveau. Il portait un costume sombre, aussi raide que lui, et comme tous ici une casquette sombre. Ses yeux bruns voyaient loin, dans quelque univers abstrait dont lui seul avait la clé. Pour leur part, les autres habitants vivaient simplement, sans ce genre d’abstractions. La dure réalité primait sur toute autre considération, dont la faim, notamment. Un peu de chasse aidait, ou le labour d’un lopin de terre, une autarcie de survie.
Le seul bruit des flots l’obnubilait, remplaçait la rumeur du village et de ses résidents. Cet unique son sourd le renvoyait à ses pensées, rappelait en lui des histoires étranges que l’on contait depuis peu à tout coin de rue. Récemment, il se disait des choses ahurissantes, lesquels ragots se répandaient bien au-delà de Montolieu. Beaucoup n’y croyaient pas, d’autres s’y intéressaient, les oreilles aux aguets. Auguste, toujours à la recherche d’une étincelle pour raviver les braises de son imaginaire, se plaisait à considérer ces récits burlesques.
Des ombres prenaient peu à peu forme sous les chênes verts, en amont du cours d’eau, des silhouettes que le crépuscule dessinait à mesure qu’il grandissait. Un dénommé Jean travaillait à la filature du village. Certains voisins le disaient fou, d’autres mettaient ses récentes visions sur le compte d’un excès d’alcool. Auguste ne le connaissait que très sommairement, les deux hommes ne s’accordant jamais plus qu’un échange de sourires. Jean résidait dans une ruelle, à droite au-dessus de l’école, dans une bicoque miteuse qui voyait rarement le jour. Jean était un gars du cru, un fils de paysan, un tisserand vaillant. Jean se traînait une réputation d’ivrogne, réputation que ses hallucinations asseyaient plus sûrement encore. On parlait d’apparitions spectrales ou de visions délirantes, tout dépendait. Et comme pour toute rumeur un tant soit peu excitante, ces récits s’étendaient dans tout le canton, chaque fois d’autant plus déformés.
Le crépuscule noircissait les cieux et, en contrebas du lit de la Dure, les ombres se multipliaient.

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