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La mare aux Nymphéas

Auteur : Pierre Briffon

Mathématiquement, cette grand-mère est bien plus jeune que toutes celles qui glissent comme elle, silencieusement poussées dans leur fauteuil, au bord de la mare aux nymphéas. Sa mère l’a mise au monde le 29 février 1936, année bissextile et frontalement populaire, à Montolieu. Elle a longtemps cru que la vie s’écoulerait pour elle quatre fois plus lentement que pour les autres. Aujourd’hui elle meurt un peu dans les couloirs ombreux du couvent des Bénédictines. Elle aura toujours vécu entre ces trois syllabes : mon-to-lieu. Elle a traversé la vie comme elle a traversé la Dure, à contrecœur. Maintenant les mots se mélangent dans sa tête. Elle voit des caniches où il n’y en a pas et des vierges nues quand elles devraient être habillées. Son unique repère dans l’univers entier est la flèche de l’église Saint-André où elle a été baptisée et mariée, axe autour duquel tout tourne à une vitesse croissante proportionnellement au temps et à l’espace, jusqu’à se perdre tout à fait.
Ce n’est pas beau de vieillir. Elle crie quand je m’en vais, pour ne pas être abandonnée, comme une enfant. Le présent et l’avenir se confondent pour elle en une brassée de terre au-dessous des croix, derrière la muraille. On ne les voit même pas ces croix, on les devine. Je l’ai une fois de plus et à force de cris abandonnée, profitant d’une brève inattention concomitant à la compote du goûter, je quitte son image de momie morte pour me jeter dans la voiture, vers la vie. Pour elle seul le passé reste, meuble gros et noir achoppant à la crête d’écume, après le naufrage d’un bâtiment. Comme ces bulles boueuses qui remontent de la vase, entre les nymphéas, et finissent par éclater sans bruit. Es pla biel mé rafistoulat avaient-ils écrit ensemble sur le frontispice du garage, après la rénovation, quand son mari était de ce monde. Il est plus facile de réparer les garages que les humains.
Montolieu.
Je suis heureux qu’elle parle encore, même embrouillée. Rendre visite à des vieux qui ne parlent plus, c’est la fin de tout. Dire quoi, peu importe, pourvu qu’elle parle. Qu’est-ce que tu racontes ? qu’elle me dit en guise d’introduction, par habitude, en manière de politesse plus que par intérêt, voilà longtemps qu’elle ne s’intéresse plus aux choses nouvelles sous le soleil. Ensuite on a nos petits marronniers. La compote du goûter qui n’est pas si mal du tout. Le vin blanc de la cantine aigre qu’on dirait du mazout par contre. Les infirmières qui sont gentilles sauf celle-là surtout qu’est une vraie salope. Je n’ai jamais bien compris pourquoi elle lui en voulait tant, elle si calme, si gentille. Puis, très vite, elle s’embrouille dans la glèbe des heures de maintenant.

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